Souvenirs sur Papus (suite), par Louis Gastin

Suite des souvenirs sur Papus, rapportés par un de ses élèves, Louis Gastin.

Papus et les « Marchands du Temple »

Papus aidait généreusement tout « homme de désir » et de bonne volonté voué, sans arrière-pensée, au service du Beau, du Bien et du Vrai, les trois hypostases de l'Absolu.

Étant donné la surprenante pénétration qu'il avait des desseins secrets de ses interlocuteurs, je crois pouvoir considérer comme un satisfecit inestimable les « dons » qu'il m'a fait de sa personne et de son temps, l'aide précieuse qu'il m'a accordée dès mon arrivée à Paris... mais c'est là une autre histoire, dont je parlerai peut-être un jour.

Il prisait pardessus tout la « sincérité de l'âme », qui fait pardonner les erreurs humaines ; s'il aidait volontiers quiconque voulait « servir », il fustigeait les « marchands du temple », lesquels n'étaient vraiment pas nombreux en cette « époque héroïque », la « vulgarisation » de l'occulte n'étant pas et de loin - ce qu'elle est devenue1.

Je retrouve dans mes archives deux lettres de Papus, précieux autographes, qu'il m'adressait à Avignon et qu'avec la permission de son fils, mon cher Philippe Encausse, je vais reproduire ici.

La première, sans date mais dont l'enveloppe porte, avec la suscription de la « Maison Médicale Encausse et Cie », 16, rue Rodier2, la date du 10 octobre 1908, montre que la bonté de Papus l'exposait parfois à des ennuis, dans son entourage même :

« Cher ami Gastin,
« Votre lettre me fait plaisir pour vous qui avez raison de protester et me navre pour M. V... qui semble confondre les affaires et les idées.
« Je vous engage à envoyer à M. V... une lettre à cheval. Dites-lui bien ce que vous pensez de sa lettre et ce que vous avez fait. Je ne suis pour rien dans cette affaire pécuniaire des conférences sténographiées et cela fait partout des ennuis3.
« Ne craignez pas de protester car je trouve que vous avez raison.
« Frat. à vous,
Papus.

La deuxième lettre, six mois après, témoigne de la vigilance apportée par notre Maitre à nous protéger contre les « déviations » dangereuses :

« Vendredi 26-3-09.
« Mon cher ami,
« J'avais l'intention d'aller faire des conférences dans le midi pendant les fêtes de Pâques, Mais je suis tellement fatigué qu'il m'est impossible de donner suite à mon projet sous peine de tomber tout à fait malade ; pour V..., son adresse est 48, rue T... à Paris. Adressez-vous directement à lui car je ne le vois plus.
« Pour Monsieur de Sarak je vous engage à vous abstenir, j'ai peur que cela finisse mal. Renvoyez-lui ses papiers en lui disant que comme Martiniste vous ne voulez pas faire partie d'autres ordres.
« Nous avons également décidé de mettre tous nos Martinistes en demeure de choisir entre le Martinisme et l'Ordre du Temple imaginé par MM. Guénon et Blanchard.
« Or, nous savons qu'une charte vous a été délivrée.
« Frat. à vous,
Papus.

Cette lettre appelle quelques éclaircissements :

Tout d'abord, en ce qui concerne Sarak, se disant « comte » et fondateur de l'Ordre « initiatique » de l'Étoile d'Orient.

Ce fastueux personnage, qui fit courir tout Paris autour de ses « expériences » de pseudo-fakirisme, n'était effectivement qu'un escroc. Dans un appartement somptueux d'un quartier résidentiel, on était reçu par un nègre chamarré et stylé, et introduit auprès du « Mage » en magnifique costume oriental ; et l'on pouvait voir, par exemple, des graines germer subitement et donner des pousses sous l'action « puissante » du fluide de Sarak.

La grande presse de l'époque en pariait naturellement, et favorisait par là l'engouement publicitaire ; mais, si Papus - comme on l'a vu ci-dessus - me mettait à juste titre en garde, d'autres occultistes (et non des moindres) se laissèrent prendre au piège. Tel, par exemple, le brave « père » Barlet, que j'aimais beaucoup aussi, qui fut l'un de nos « professeurs » les plus suivis et les plus écoutés de l'École Hermétique de la rue Séguier, mais que sa grande naïveté conduisit à se fourvoyer un peu partout. Son adhésion à l'Ordre de l'Etoile d'Orient avait entraîné la mienne.

Suivant le conseil de Papus, je me retirai, et bien m'en prit, car quelque temps après la police intervenait sur plaintes en escroquerie, et le « comte Sarak » - d'origine levantine (ou italienne) je crois - fut invité à aller... se faire pendre hors de nos frontières.

On ne peut évidemment pas Mettre sur le même plan la supercherie de Sarak et ce que l'on peut appeler l'aventure « templière » de Guénon ; c'est incidemment qu'elles sont mises en cause dans une même lettre par Papus. Sarak était un charlatan, tandis que les fondateurs de l'Ordre du Temple rénové (mes camarades Guénon, Thomas, Dauriam et Desjobert) étaient des esprits sérieux, assoiffés de mystère, qui cherchaient dans les pratiques de magie et de spiritisme la solution des problèmes métaphysiques dont nous étions tous préoccupés. J'avais assisté à une seule de leurs cérémonies (avec cercle magique et épées), et cela m'avait suffi pour apprécier l'opportunité du conseil donné par Papus de ne pas suivre cette voie. Je lui obéis donc immédiatement. Son interdit prouvait qu'il n'admettait pas l'intrusion de la magie cérémonielle dans le Martinisme, tel qu'il me l’avait fait connaître et aimer. En quoi je reste toujours pleinement d'accord avec lui.

Un autre fait me revient en mémoire, dans le Même ordre d'idées.

Il arrivait souvent, quand je me trouvais dans son cabinet de travail, le matin (comme je l'ai rappelé dans mon précédent « papier »), que Papus m'amenât avec lui dans ses visites médicales qu'il effectuait très démocratiquement en fiacre. Je l'attendais dans la voiture et, entre deux visites, nous avions des entretiens dont certains sont demeurés précieusement vivaces dans ma mémoire.

Un jour, comme je lui demandais si l'on pouvait faire de la Magie, il me répondit :

« Vous en ferez, comme nous en avons tous fait. Et puis, vous cesserez d'en faire, quand vous aurez compris que cela ne mène à rien. La seule vraie magie est la Prière ! ».

Dans la bouche d'un homme qui « savait » expérimentalement ce dont il parlait, et dont le Traité de Magie pratique était mon livre de chevet, cette parole avait toute sa valeur ; mais je ne devais en comprendre que beaucoup plus tard le sens profond et la portée.

Comme Papus me l'avait annoncé, j'ai vite cessé les pratiques dites « magiques » ; mais elles m'avaient appris beaucoup de choses sur les « forces inconnues ». La « recherche scientifique » autorise des enquêtes en certains domaines, mais la Sagesse interdit d'en transposer les fruits souvent empoisonnés dans la vie pratique.

Je pense souvent à cela quand je vois les modernes « sorciers » de l'ère atomique répandre dans tous les domaines de la vie... et de la mort... ce qui n'aurait jamais dû dépasser les murs de leurs laboratoires.

C'est dans le même esprit que j'ai abandonné totalement la pratique de l'hypnotisme, sans pour cela méconnaître tout ce qu'elle m'a appris touchant la vie inconsciente du psychisme humain.

« La science occulte, disait encore PAPUS, ce n'est pas seulement la "science du caché" ; c'est aussi la "science qui se cache" et surtout la "science que l'on cache", après l'avoir acquise et comprise.

*
*   *

Je terminerai ce rappel de souvenirs sur un autre trait qui montre le mépris dans lequel Papus tenait les « bas occultistes » et les « marchands du temple ».

Cela se passait avant la séance d'ouverture du Congrès Spiritualiste de 1908 ; jeune « commissaire » du Congrès, je me trouvais sur l'estrade, dans la grande salle des « Sociétés Savantes », recevant les dernières instructions du Maitre.

Soudain, celui-ci, désignant dans un coin de la salle un des auditeurs déjà installés, me dit :
- Vous voyez ce garçon là-bas ?
- Oui.
- Allez le prier, de ma part, de sortir. Il n'a rien à faire ici.

Sans demander la moindre explication, j'allai inviter le quidam à se retirer ; il ricana... et s'éclipsa.
De retour sur l'estrade, je demandai au Docteur : « Qui est-ce ? ».
- René Sch..., me répondit-il simplement.

Je connaissais de nom le personnage, auteur d'un livre de « sorcellerie pratique » pas très recommandable.
Certes, on a fait mieux... ou pire, depuis !

Mais Papus n'est plus là pour nous mettre en garde !

Louis GASTIN.

Source

L'Initiation, numéro 2 de 1960, pages 59 à 63 [Télécharger - Source : L'Initiation]

Notes

  1. Note de l'auteur : Le mot « vulgarisation » est pris ici dans son plus mauvais sens : « rendre vulgaire », dégrader.
  2. Note de l'auteur : Cette Maison Médicale avait été fondée et était dirigée par le père de Papus [Louis Encausse], également médecin.
  3. Note de l'auteur : Je dirigeais alors, à Avignon, une modeste revue « Les Petites Annales » que Papus m'avait autorisé à placer sous son patronage. Pour aider à la diffusion de son enseignement, j'avais commencé à reproduire certaines Conférences Spiritualistes et M. V... prétendait me faire payer des droits de reproduction... à son profit !